La boulangerie de pépé
Je me laisse tomber du lit haut qui occupe un coin de la chambre de papy et mamy, j’ouvre les volets verts en métal qui grincent en se repliant et dans lesquels on peut encore voir le trou bien rond cadeau de la dernière balle d’un allemand, lorsqu’ils ont fui le village à l’arrivée des alliers.
Le parquet ciré est frais, c’est l’été et la chaleur n’est pas encore montée.
Le grand escalier de bois par lequel je descends est caché derrière l’immense caoutchouc qui l’a colonisé, créant au fil des années un mur inextricable de lianes et de grandes feuilles grasses toujours poussiéreuses.
Sur les murs, quelques poulbots sourient dans le vide de leurs grands yeux naifs.
La boulangerie est déjà envahie de clients venus acheter leur pain ou leur croissant du matin, d’autres sont là pour l’épicerie, quelques fruits ou quelques conserves qui leur manquent.
Cathy, tata, se tient derrière le comptoir en Formica marron, avec son tablier et elle attrape à la demande un batard ou un pain de cinq dans les casiers à barreaux métalliques.
Les pains, ventrus ou au contraire effilés, dorés ou bruns sont décorés des rayures fantaisistes, tresses et autres entrelacs que j’ai tracés à la lame la veille, dans le fournil.
- « Tiens, la p’tite fille à Bodig est arrivée »
Les habitués savent à ces dessins incongrus dans la boulangerie de campagne que « la parisienne », celle qui dessine bien, est là pour son mois d’été.
Je dors encore à moitié et c’est sans un bonjour et les cheveux emmêlés que je traverse pieds nus la boulangerie d’abord puis le café au carrelage froid à damiers et au long comptoir déjà squatté par quelques poivrots qui sirotent leur demoiselle.
L’après midi appartiendra aux joueurs de belotes et aux amateurs de boules bretonnes, ces grosses boules en bois qu’ils font rouler sur la longue piste de terre battue.
En contrebas, la porte vitrée de la cuisine trace la frontière du privé.
Papy est attablé, occupé à tremper son pain noir dans sa soupe accompagnée d’un morceau de charcuterie, il finira par son lait Ribot dont aujourd’hui encore je ne peux supporter l’odeur aigre.
Il a posé son calot de boulanger, ôté sa blouse mais ses cheveux sont encore farineux et son teint a la même couleur que la pâte gluante qui lève dans le pétrin.
C’est l’heure pour lui de se coucher, je ne le reverrai qu’en fin d’après-midi quand il se lèvera pour la fournée de 16 heures.
- « Va voir dans le four Domy, tes petits pains t’attendent ».
Je descends encore deux marches, entre dans le fournil, la farine danse dans l’air lourd au travers des quelques rayons du soleil qui pénètrent par la lucarne.
Je fais attention où je mets les pieds par peur de croiser les cancrelas gras et noirs qui rampent dans les coins obscurs.
Philippe l’apprenti est au travail. Il fait chaud, l’odeur du pain me donne faim.
J’appuie sur la boule noire du levier, les portes basses du grand four se lèvent et je récupère avec la longue pelle en bois les deux petits pains tout chauds que j’ai faits la veille, avec
papy.
Un rectangle de pâte collante, et pour la gourmandise et avec la complicité de mon grand père, j’ai rajouté une seconde barre de chocolat, puis nous les avons roulés, placés dans le four, mais
Papy a attendu l’aurore pour les cuire, que je les trouve frais et croustillants au matin.
Nous sommes en 1972, j’ai 8 ans, et je viens d’inventer le petit pain aux deux barres de chocolat.
Dom
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Mots-clefs :boulangerie, enfance, grand parent, papy, Souvenirs.., vacances















Flash back tout comme au cinéma, ta belle histoire de pain chaud, de farine et de four qui chauffe me renvoit chez un cousin de mon grand père qui était boulanger de son état et chez qui nous allions régulièrement… j’ai toujours une passion pour le pain tout chaud sorti de son four… c’était en 1966 et j’avais 10 ans.
Chaque fois que je vais acheter ma tradition et que je rentre chez mon boulanger qui fait lui même son pain (non pas comme certains…) l’odeur de farine et de chaleur si caractéristique du fournil me saute au nez et fait remonter en moi tous mes souvenirs d’enfance et de mon papy.
Je suis encore au lit à te lire de mon mobile, et tu viens de me donner très faim !
c’était à l’instant même et j’avais 20 ans (et l’envie de dormir encore)
Rendors toi et rêve de petits pains et de croissants bien gras.
C’est très beau et très émouvant, ce qui me donne envie de révasser toute la journée. Et aussi envie de manger des patisseries. Et aussi de revenir en enfance. Mais ça sera plutôt patisserie. La chute est délicieuse et malicieuse.
Venant de toi, le compliment me touche. Si la machine à remonter le temps existait, pour 5 minutes seulement, j’aimerais avoir 8 ans et être pieds nus à éviter les cancrelas.
Très belle évocation gourmande !!!!
Je sais c’est moins poétique, mais la machine à pain qui bippe juste au moment du réveil et la bonne odeur qui envahit la cuisine a malgré tout comme un goût de ces enfances !!!!
Je n’ai pas de machine à pain mais nous y réfléchissons, surtout si nous devons repartir en Afrique l’an prochain. Là bas, le pain est rarement bon et ce serait sans doute mieux de nous le faire.
J’ai beaucoup aimé ce billet.
Votre complicité est belle, petite Domy et grand pere amoureux, vos petits pains nous mettent l’eau à la bouche… mais surtout tes lignes nous touchent: tu nous mets dans ton histoire, nous prennes par la main dès le début et nous entraines au fond de cette boulangerie avec son volet troué, son carrelage froid et ses odeurs de souvenir.
Merci pour ce beau moment de nostalgie !
merci à toi Ecaterina, oui, il y a avait beaucoup de complicité entre moi et Papy, il disait de moi que j’étais celle qui « l’agaçait ».
Au sens de taquiner.
et frotter fort ses cheveux jamais devenus blancs pour lui faire un « shampoing » me manque aujourd’hui.
Quel joli texte ! Il ne manque que les odeurs mais je les sens d’ici ! Il me fait saliver ton pain aux deux barres de chocolat !
Je ne résiste jamais à un petit pain, surtout si il est bien beurré !!
Quel joli souvenir! Ton texte est magnifique.
Merci Miss Bond. Sinon, pour tes boucles d’oreilles espéciales, j’ai la personne qui te faut.
Merci d’avoir partagé ce joli souvenir avec nous…
De rien Lady, merci d’être passée.
bibi nostalgique
Joliment raconté Dom ! Il y a du Pagnol dans ce texte;)
Sans l’accent alors ! ;))
Merci monsieur le journaliste.
avoir des origines comme ça et boire quelques années plus tard du coca ……….QUEL GACHIS……………….
Oui, mais sinon je serais parfaite.
Et comme tout le monde le sait,
trop de perfection tue la perfection.
ah ben je ne te dis pas merci Dom tiens ! maintenant j’ai faim !! et pas l’ombre d’un pain au chocolat … même avec une seule barre !
pfffff , vraiment faire çà de bon matin !!!
nan en fait , très joli ton texte… n’empêche que j’ai réellement faim maintenant!
mouah ah ah
Y a pas de boulangerie dans ton coin ???
Hummmmmm ça sent bon ton billet aujourd’hui Dom !!
Ca vaut bien la boulangerie du bourg ! Ah ben non, elle est fermée aujourd’hui.
Oh ben j’en ai eu les larmes aux yeux, c’est beau ce souvenir et ta façon de le raconter.
des bizettes de la soeur d’une boulangère chez qui je vais passer une semaine à noël : à moi pains au chocolat, croissants, pains aux céréales, pâtés lorrains rrrrrrrrrroooooo j’ai faim !!!
Oups ! J’avais point répondu à ce commentaire si charmant.
Comme l’a dit Marcus, les vraies viennoiseries se perdent, alors si tu y a droit, profite !!! et mets une troisième barre de chocolat dans ton petit pain…;
Alors toi aussi tu as eu le bonheur d’avoir un grand-père boulanger.
Elle est belle cette histoire, c’est si bien raconté que l’on s’y croirait. Je vois très bien la porte du four avec son levier à contrepoids. En 1972 le mien avait déjà cessé son activité depuis deux ans. C’étaient de vraies viennoiseries à l’époque. Elles se font de plus en plus rares de nos jours.
Les rythmes de travail ont changé aussi. Ton grand-père, tout comme le mien, devait travailler sans congélateurs.
Le métier reste difficile. Un boulanger me confiait avoir bien du mal, malgré des salaires élevés, à trouver du personnel qualifié et à fidéliser les jeunes.
Mon papy a travaillé plus de 50 ans avant de prendre sa retraite et profiter pour jouer aux boules bretonnes.
Oui, c’est un métier difficile, aucun jour de congé, tous les jours les tournées à faire, j’ai su que mon grand père avait la même couleur de peau que les autres seulement à ce moment là, je l’avais toujours vu blanc comme la pâte qu’il pétrissait.
Mais la farine et la poussière l’ont rattrapé.
Tout simplement magnifique, on a l’impression d’y être ! émouvant et gourmand cet article : ça me redonne le sourire en cette journée qui a mal commencé ! merci
Merci à toi !!
je m’y serais presque crue, j’ai senti la chaleur et l’odeur… tu touches des royalties sur les pains à double barre?^^
Non ! Pourtant, je dois certainement être une des premières à avoir fait la gourmande avec les petits pains.
Un régal, Dom…et ton papy boulanger est sans aucun doute bien meilleur que ma bimbo boulangère, qui outre une très belle paire de fesses, ne nous propose que des miches ratatinées…
Mon papy faisait du très bon pain, surtout le noir, qui restait tendre plus de 10 jours sans problème.
Aujourd’hui, ton pain, si tu le laisses dehors, en 24 heures il est rassi, du coup, cela fait plein de gâchis.
Très bel article qui m’a rendue un tantinet mélancolique ! Tu devais passer de beaux étés avec tes grands- parents… Merci d’avoir partagé cet émouvant souvenir avec nous !
J’avais une autre grand mère chez qui j’allais plus souvent et qui était institutrice, je vous raconterai un jour comment elle faisait l’école.
> Dom : C’est son jour de fermeture le mercredi …. pas de bol hein …. cruelle !
Ici aussi, ma boulangerie préférée ferme le mercredi ! Le jour des enfants, si c’est pas ballot tout de même.
J’aime bien cet endroit. Je reviendrai !
Merci d’être passée et à bientôt alors ?
Ah bah c’est pas trop tôt , impossible jusqu’à maintenant de poster un comm sur le blog des ménagères … ça m’énervait d’autant plus que j’ai adoré ce billet , Dom , qui m’a touchée … effectivement , tu nous attrapes dès la 1 ère ligne et tu ne nous lâches plus , hyper bien écrit … bon moment … merci !
merci pour ce gentil mot qui méritait d’être attendu.
Il a fait beau aujourd’hui !
merci..merci d’avoir fait resurgir mon enfance…pas de boulanger pourtant(pépé était gardien de phare)..mais Mémé la patronne d’un café.;qui allait tous les matins nous acheter du pain chaud..pour le recouvrir de beurre.;et ,nous réveiller ensuite..*je sens encore l’odeur du pain.;qui monte l’escalier..qu’on descendait 4 à 4 pour mordre à pleine dents…puis saluer les habitués du café…déjà au comptoir…
ça y est je les revois mes grands-pârents…encore une fois..éternellement bons…
merci…
Gardien de phare ? le rêve de mon homme que je partage et que je compte bien réaliser, passer une nuit, au milieu de nulle part, à écouter la mer battre les rochers.
Ce pourquoi j’ai choisi telle boulangerie plutôt qu’une autre, en dehors du fait que le pain y est bon, c’est justement que le fournil est ouvert aux clients et chaque fois, je retombe en enfance, et ça fait du bien.
l’émotion m’a fait oublier..mon fils veut être boulanger..j’espère que ses petits enfants parleront de lui comme cela…
C’est un très beau métier, le plus généreux qui soit.
Heureusement moins difficile que de l’époque de mon grand père, mais néanmoins un métier dur.
Dis à ton fils que mon grand père a cherché vainement pendant des années quelqu’un pour le former et lui « succéder », et qu’il n’a jamais trouvé.
Il serait content de voir que des jeunes veulent en faire leur métier.
Rhaaaa, quelle chance, ça sent bon!
Oui, ET c’était bon
ET les bonbons étaient gratos.
;)
moi aussi moi aussi !!!j’ai une histoire avec un vieux dedans , une vieille plutôt .
Alors je plantes le décor. C’est mardi chuis chez le coiffeur , l’air est tiède …bref .
Chez le coiffeur y’a une vieille . Elle est mignone tout plein la vieille , elle arrête pas de me faire des sourires , j’aime bien çà moi les sourires du coup j’y souris aussi à la vieille , et puis j’aime bien les vieux …
La coiffeuse commence à m’alléger tranquillou. Même chose pour la vieille qui en a une autre de coiffeuse…c’est cool , moi je cause pas , chuis du genre taiseux du commerce ..par contre la vieille elle arrête pas de jacasser ..alors je l’écoute distraitement …
la vieille raconte qu’elle a plein de souci avec des tas de gens cons qui s’occupe d’une quelconque administration qui réclame des tas de papiers et que vraiment les papiers c’est chiant …
Et la ma petite vieille toute mignone elle dit en se marrant qu’à moitié … »ben moi je me dis quefinalement les sans papiers ils ont de la chance , ils conaissent pas leur bonheur ! ils veulent des papiers mais ils savent pas ce qui les attends!
aaahhhhh les petits vieux sont impayab’
Ben oui, quoi ! C’est vrai que c’est chiant les papiers !
ce que tu dis pas c’est…
…
…
Ta coupe, ratée ou réussie ?
Ah enfin, je peux poster !
Belle évocation de l’enfance et de nos souvenirs… Belle nostalgie de cette époque, et bel hommage au papy…
Et quel talent d’inventrice !
Euh, en fait de talents d’inventrice,
je dirais plutôt que j’avais une créativité de gourmande.
Miam ! émouvant et gourmand, tout ce que j’aime
Surtout gourmand, je confirme.
Ca fait chaud au coeur Dom, ces jolis souvenirs
Ma mémée Macé trempait les chataignes dans le lait baraté (le ribot) et la galette aussi. Ca fait longtemps que je n’en ai pas bu.
Je réalise aussi combien de trucs je ne transmets pas….
Oui, enfin pour le lait Ribot, je ne suis pas là de transmettre, mais c’est vrai qu’il y a plein d’autres choses que l’on oublie de dire, dont on oublie de se rappeler.
Et de temps en temps, une petite séance souvenir, c’est sympa.