Frédéric Beigbeder et nos souvenirs d’enfance

Frédéric Beigbeder et nos souvenirs d’enfance

Frédéric Beigbeder, pendant longtemps, c’était pour moi le gars qui se la raconte sur les plateaux de télé, faussement mal coiffé, faussement négligé, de ces négligences dont on sent qu’elles ont pris beaucoup de temps.

Les tabloïds, les photos de soirées jet-set, Cannes, la coke, et les faits divers, les poses étudiées, la grimaces séduisante.

Puis j’ai lu « 99 francs » et j’ai aimé, même si là encore, l’auteur se confondait un peu trop avec la représentation que j’en avais. J’ai retrouvé plus tard Beigbeder dans « Windows on the world » pour une histoire ficelée, prenante et oui, à mes yeux, bien écrite.

Je ne suis pas critique littéraire, ma culture est plus que basique et je mets bien trop de virgules et de parenthèses dans mes textes, mais ma dernière lecture, j’avais envie de la partager. Un roman dans lequel j’ai découvert, peut-être à tort,  un personnage sensible, un peu triste et finalement plus intéressant que l’image.

Un roman français.

Prix Renaudot 2009 (je suis toujours en retard d’un train, c’est pas nouveau). Une couverture austère, jaune pisseuse avec un titre et une typo verte peu engageants, autant dire qu’il fallait que je sois motivée. Va savoir pourquoi, un jour  j’ai acheté le bouquin et il a dormi sur mes étagères jusqu’à ce soir de disette livresque qui m’a obligée à me plonger dedans.

L’histoire, en deux lignes : Un mec connu, Beigbeder, qui se fait choper par les flics à sniffer un rail de coke sur le capot d’une voiture et raconte à la fois sa sordide garde à vue et les souvenirs que l’enfermement a faire remonter en lui.

Et dès la 16e page, le choc émotionnel, avec cette simple phrase :

– Je ne me souviens pas de mon enfance. Quand je le dis, personne ne me croit. Tout le monde se souvient de son passé; à quoi bon vivre si la vie est oubliée ? En moi rien ne reste de moi-même; de zéro à 15 ans je suis face à un trou noir (au sens astrophysique :  » Objet massif dont le champ gravitationnel est si intense qu’il empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper »).

Comme Frédéric Beigbeder, je n’ai pas de souvenirs d’enfance, ou très peu, comme des flashs fugaces ou des impressions qui reviennent, par une odeur ou une musique. Comme lui, je ne suis même pas certaine qu’ils soient réels, ou juste des souvenirs que je me suis créés à force d’entendre raconter les histoires, par les autres.

Comme lui, je rage de ne pas pouvoir tout garder en mémoire, et ai sans cesse l’impression d’être une magnétoscope qui effacerait la bande au fur et à mesure, ressentant cela comme une profonde injustice de la nature qui me permettrait de vivre une vie dont je me rappellerai si peu.

Et pourtant, ce livre a résonné de souvenirs communs.

Sans doute nos dates de naissance rapprochées y sont pour pour quelque chose mais curieusement, lui, qui a grandi à Neuilly tandis que je poussais dans un HLM de Saint Cyr l’école, partageons beaucoup.

Peut-être de l’enfance et de nos débuts adolescents, gardons-nous tous les mêmes saveurs, les mêmes parfums, les mêmes jalons ?

Et nos souvenirs de se faire curieusement écho. A sa plage de Cénitz à Guethary répond ma plage de Penvins et les cabines de bains que ma grand-mère confectionnait en cousant un élastique en haut d’une serviette de plage fermée, ridicules entonnoirs qui nous permettaient de cacher avec pudeur mes changements de maillots aux yeux des cousins.

A la Rover verte de son père, notre Fiat couleur vert mousse, comme aimait à le préciser le mien, les départs en vacances dans un habitacle enfumé sans remords par mes jeunes parents à une époque où on fumait encore sur les plateaux de télé (Quand on y brûlait pas du Pascal).

Les mêmes voyages sans ceinture de sécurité, quand le danger n’existait pas encore et où manger 5 légumes et 5 fruits, faire 20 minutes de sport par jour n’étaient pas des lois inscrites dans le marbre.

Les mêmes mako moulage, le même Télécran, le même mange disque orange dans lequel nous mettions les mêmes 45 tours, Nino Ferrer, Il était une fois et sa chanteuse joëlle, Mike Brant, les Rubettes.La même odeur d’encaustique sur les parquets de notre enfance.

Les mêmes K7 comme on disait alors, enregistrées avec passion sur des thèmes qu’on se donnait.Le premier walkman Sony, rapporté des émirats par un oncle généreux qui m’avait valu les regards envieux de mes camarades de classe, tout comme la première Swatch, rapportée elle de Suisse par ma grand-mère voyageuse.

Le même goût pour la lecture, devenue drogue. Les mêmes premières boum minables, aux mêmes spots clignotants, les mêmes rateaux. Ma première danse, We will rock you, mon premier slow, Hôtel California, ma première pelle sur Europa, de Santana.

Puis un peu plus tard, les mêmes années 80, Castel, les Bains, le Palace, la Nouvelle Eve. le « RadioCom2000, ne quittez pas, nous recherchons votre correspondant Bien sûr, nos souvenirs sont différents, pas les mêmes chemins, pas les mêmes lectures, pas les mêmes fréquentations ni les mêmes sorties mais tout au long de ce livre, j’ai partagé avec l’auteur les réminiscences d’un passé commun, celui d’une certaine génération, la nôtre.

Et le Roman Français a eu pour moi l’effet d’une machine à faire ressurgir les souvenirs, soir après soir, je lisais ceux de Beigbeder et les miens renaissaient.

– Le temps envolé ne se ressuscite pas, et l’on ne peut revivre une enfance enfuie. Et pourtant …
Ce qui est narré ici n’est pas forcément la réalité mais mon enfance telle que je l’ai perçue et reconstitué en tâtonnant. chacun a des souvenirs différents. Cette enfance réinventée, ce passé recréé, c’est ma seule vérité désormais.

Ce qui est écrit devenant vrai, ce roman raconte ma vie véritable, qui ne changera plus, et qu’à compter d’aujourd’hui je vais cesser d’oublier.